OSER L’ESPÉRANCE

« Oser l’espérance ». Le titre retenu pour cette conférence indique d’emblée que l’espérance est un défi. Elle n’est pas de l’ordre d’une facile et tranquille évidence. Elle ne se soutient d’aucun savoir objectif, d’aucune preuve tangible. Et pourtant, pourtant, elle est toujours là, comme une force créatrice, qui pousse à imaginer, à inventer et à construire de nouveaux possibles.
Pour cerner ce défi de l’espérance et tenter de le relever, j’avancerai en 4 étapes.
1. L’ESPERANCE EN QUESTION
L’espérance, en effet, a été de tout temps, interrogée, suspectée, critiquée, parfois même moquée, considérée comme non crédible, parce que sans cesse contredite par la réalité, notamment la réalité du mal.
1.1 L’énigme du mal
Parce que toute existence humaine est confrontée, de différentes manières et à des degrés divers, à l’énigme du mal. Sa survenue, souvent brutale, obscurcit et ferme alors notre horizon.
De ce mal, l’être humain est souvent responsable. L’apôtre Paul en désigne la source dans cette force obscure tapie en chacun et qu’il décrit ainsi :« le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je ne veux pas je le fais » (Rm 7, 19).
Un tel constat devrait nous prémunir des discours « angéliques » sur la bonté de la nature humaine et de toute naïveté face au mal dont l’humain est capable. Les militants de l’ACAT entre autres, comme tous les défenseurs des droits humains le savent bien.
Alors, je ne vais pas faire ici la liste des malheurs qui frappent aujourd’hui des vies personnelles : échec, maladie, deuil… Ni celle des tragédies qui déchirent l’histoire. Vous les connaissez aussi bien que moi.
Ce qui est sûr, c’est que ces réalités douloureuses provoquent en nous des blessures et des fractures. Nous les éprouvons alors, comme autant de démentis à l’espérance. Autant de « pourquoi » qui altèrent notre confiance en l’humain et notre désir pour demain.
La Bible les met dans la bouche du croyant lui-même, quand il crie vers Dieu sa révolte devant le mal. Jusqu’aux mots de Jésus sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27,46)
1.2 Les illusions trompeuses
Nous mesurons alors, dans l’épreuve et devant le malheur, que tout discours sur l’espérance peut être considéré comme une illusion trompeuse.
C’est bien pour cela qu’il n’a jamais manqué d’esprits critiques ou sceptiques, pour considérer l’espérance comme un pur produit de l’imagination, une incantation pieuse, un refuge illusoire, qui ne prendraient pas en compte les dures réalités de la vie et de l’histoire.
On se souvient des analyses de Karl Marx décrivant la religion et ses espérances comme « l’opium du peuple ». Mais bien d’autres, avec lui, ont notamment reproché aux Églises, de réduire l’espérance à une consolation dans l’au-delà, voire à une récompense pour les souffrances endurées pendant la vie sur la terre. Ces questionnements ne sont ni illégitimes, ni infondés. Calvin lui-même dénonçait cette fuite hors du monde quand on veut, disait-il, « enfermer Dieu au ciel ».
La Bible ne méconnaît pas non plus cette critique à l’égard des espérances trompeuses. Par exemple quand elle opère une distinction entre les « faux » et les « vrais » prophètes. Les premiers sont dits « faux », parce qu’ils véhiculent une fausse idée de l’espérance. Ils refusent de regarder en face les contraintes du réel, dont ils minimisent ou esquivent les difficultés. Ils disent ce que le peuple a envie d’entendre, ils le caressent dans le sens du poil ! Comme si l’espérance impliquait une forme de déni de la réalité. Le « vrai » prophète, au contraire, n’ignore pas la réalité des malheurs présents ou à venir. Il place alors le peuple devant ses responsabilités, sans le bercer d’illusions.
Aujourd’hui encore, nous connaissons ces courants contemporains, porteurs de consolations et d’espérances à « bon marché ». Ces injonctions, assorties parfois de techniques, à « rester positif », à « garder le moral » ! Du genre, « courage ça va passer », « ça ne va pas durer », et bien sûr l’incontournable « il faut rebondir » ! Au cœur de l’épreuve, ces mots sont inaudibles et ils ne sont rien moins que des impostures face au malheur.
1.3 Les promesses non tenues
Mais l’espérance a aussi été mise à mal par les promesses non-tenues des religions et des idéologies séculières.
En effet, les Églises et tous les courants religieux, n’ont pas toujours su être à la hauteur des espérances qu’ils portaient. Leurs conflits, leurs divisions, leurs raidissements doctrinaux ou moraux, leurs dérives fanatiques, les scandales en leur sein (et nous en savons hélas quelque chose aujourd’hui), constituent des repoussoirs pour celles et ceux qui cherchent des raisons de vivre, de croire et d’espérer. On peut ajouter que la sécularisation a achevé de tarir les sources spirituelles de l’espérance. Jacques Ellul parlait déjà, en 1972, de « L’espérance oubliée ».
Quant aux utopies ou idéologies profanes qui, depuis le siècle des Lumières, prétendaient changer le monde, orienter l’histoire et transformer l’humanité, elles ont pu un moment mobiliser en grand nombre des individus et des peuples. Mais, qu’il s’agisse de la science ou de la foi dans le progrès, du marxisme ou du libéralisme, les espoirs dont ils étaient porteurs ont été souvent cruellement déçus ou dévoyés. Le matérialisme de la société de consommation, qui a fait illusion pendant les « Trente glorieuses », n’est pas davantage parvenu à procurer durablement le bonheur et donner du sens à la vie.
Le monde est resté sans avenir, sans espérance et même durablement déchiré par les horreurs de la Shoah, du Goulag et autres totalitarismes. Alors, quand l’espoir et l’attente ont été déçus, la désillusion est telle que l’on ne croit plus aux « lendemains qui chantent », ni à « l’avenir radieux ». « On ne revient jamais indemnes de ses espérances perdues ». 1
Mais s’il y a des facteurs anciens ou récurrents qui rendent problématique l’espérance, il y en a aussi de plus actuels qui accentuent son effacement.
2. LA CRISE ACTUELLE DE L’ESPERANCE
Si j’en analyse maintenant les causes, un peu longuement, c’est parce qu’il n’est pas possible d’envisager ce que pourrait être l’espérance aujourd’hui, si on ignore, comme le faisaient les faux-prophètes, la réalité complexe et douloureuse dans laquelle l’espérance est appelée, éventuellement, à s’inscrire.
2.1 Les difficultés économiques et sociales
Elles se sont encore accrues du fait de la crise sanitaire, de l’inflation et des soubresauts géopolitiques. Et les plus démunis sont évidemment les premiers et les plus impactés. Même si ce ne sont pas toujours eux que l’on voit et entend le plus ! Ce qui est sûr, c’est qu’il est des seuils d’injustice insupportables, au-delà desquels l’espérance n’est plus possible, car on n’en a plus la force.
Ainsi, interroge la philosophe Judith Butler, quelle « vie bonne » espérer, quand « on sent qu’on n’a aucun pouvoir pour diriger sa vie, quand on n’est pas sûr d’être encore en vie ? » 2
Ces formes dramatiques de pauvreté et d’exclusion génèrent des peurs de déclassement, des sentiments de rejet et d’abandon. Des craintes qui, pour être parfois irrationnelles, n’en sont pas moins bien réelles. Du coup, derrière les revendications matérielles, se cachent aussi, souvent, des détresses qualitatives.
2.2 Des attentes qualitatives
Celles et ceux qui travaillent dans le champ humanitaire ou dans la diaconie les connaissent bien : attente affective, besoin spirituel, demande d’écoute, soif de reconnaissance… de la part de personnes sans ressources, qui ont faim, qui cherchent un abri, mais qui sont aussi des femmes et des hommes fragilisés dans tout leur être.
Parce que, comme l’a montré le sociologue Alain Ehrenberg, nous vivons dans une société durement compétitive où domine, dit-il, le « culte de la performance ». L’individu est tenu « d’assurer » dans tous les domaines. Il se désespère alors, voire se culpabilise, de ne pas être à la hauteur des résultats que l’on attend de lui ou des objectifs qu’il se donne lui-même. Il en vient à douter de sa propre valeur jusqu’à perdre l’estime de soi. S’exprime, alors, un sentiment de non reconnaissance et même d’humiliation, si bien analysé par mon collègue Olivier Abel 3
2.3 Les dégâts de l’individualisme
D’autant, que l’individualisme fait des ravages. Le narcissisme est même revendiqué comme une aspiration légitime et nécessaire ! Mais il faut bien voir que plus une société accorde d’importance et d’indépendance aux individus, plus elle devient épuisante pour eux. Le sujet est alors renvoyé à lui-même, à sa solitude, nourrie de méfiance, parfois de peur à l’égard de l’autre différent. Sur fond de mondialisation redoutée.
Ainsi nous atteignons aujourd’hui un seuil où l’individualisme risque de se retourner contre l’individu. Car aujourd’hui, ce n’est plus l’individualisme de l’émancipation, l’individualisme des Lumières et des grandes espérances. C’est l’individualisme de l’égoïsme, mais aussi de la perte, de la désaffiliation, de la crise du lien, du déliement et du délitement du tissu social, de l’affaissement des solidarités et de l’oubli du bien commun. Ce qui fait dire à Marcel Gauchet que « la société d’après la religion…, comme il l’appelle, est psychiquement épuisante pour les individus, rien ne les secourt ni ne les appuie plus. »
2.4 Une crise du sens
C’est, au fond, une véritable crise du sens que nous traversons. Le sens, à la fois comme signification et comme direction, comme finalité de l’existence.
Nous le sentons bien, il est de plus en plus difficile de se situer dans une réalité qui se complexifie, où tout bouge et évolue très vite. L’existence est envahie par un flux épuisant et incessant d’exigences de mobilité et d’adaptabilité. Du fait de la disparition des repères et des cadres qui la structuraient, la société, écrit le sociologue Zygmunt Bauman, est devenue « liquide », où tout nous file entre les doigts. Avec pour conséquence l’incertitude et la désorientation de nombre de personnes « déboussolées », dont nous-mêmes, qui sont désormais en souffrance dans un monde qui n’est plus le leur.
Cela se traduit dans les enquêtes actuelles sur le moral des Français, qui se succèdent, toujours plus préoccupantes. Y compris chez les jeunes, avec les drames que l’on sait, y compris dans des milieux qui ne sont pas particulièrement défavorisés. Selon le plus récent sondage, 53% de la population dit avoir connu des problèmes psychiques au cours des derniers mois. Sans oublier la consommation croissante d’antidépresseurs, d’anxiolytiques, de drogues, de gaz hilarants et autres substances mortifères.
Alors quand il n’y a plus de raisons d’espérer, n’est-ce pas déraison que d’espérer encore ?
On voit combien il est difficile de parler de l’espérance, de l’annoncer, de la proposer, de l’accueillir, de la vivre de manière crédible, sans en faire un cache-misère, une vaine chimère ou une méthode Coué spirituelle.
Pour avancer dans ce qui pourrait ressembler à une impasse, il importe d’assumer le caractère paradoxal de l’espérance.
3. LE CARACTÈRE PARADOXAL DE L’ESPÉRANCE
3.1 Au cœur du désespoir
Ce caractère paradoxal de l’espérance réside dans le fait qu’elle a pour terreau, non une illusoire évasion du monde, mais au contraire la réalité douloureuse des souffrances de la terre. Confronté au mal et à la souffrance, ce qui s’ouvre alors n’est pas l’espérance, c’est le découragement, la résignation, le sentiment d’impuissance, ou encore la colère et la révolte tout aussi stériles. Ce qui arrive, c’est le désespoir, dans lequel on se laisse aller, on se laisse glisser, sans toujours en être conscient, sans s’en rendre compte.
En effet, au cœur de l’épreuve, l’espérance a du mal à s’imposer. On a du mal à la reconnaître et l’accueillir. Car elle vient toujours à contre-temps, à contre-sens, à contre-courant, à contre-jour…
Le chanteur Léonard Cohen exprime ce caractère paradoxal quand il écrit « Il y a une faille en chaque chose et c’est par là que passe la lumière ». 4 Dans le même sens, la pasteure et poète Francine Carrillo écrit : « Peut-être faut-il être dans la nuit pour découvrir la lumière, peut-être faut-il aimer la nuit pour que le matin y dessine sa promesse » J’ai trouvé un écho analogue dans un autre univers de pensée, un beau texte de Christiane Taubira, paru dans Le Monde, où elle fait l’éloge de la nuit comme lieu privilégié ou symbolique de la résistance au mal : « Les nuits portent en elles les armes et les mots qui nous permettront de sortir de cette ombre qui gagne. La nuit, c’est le temps du chuchotement, de l’éclipse, le temps de la pensée, du courage, du rêve et du risque. C’est la nuit que l’on comprend que le moment est crucial. C’est la nuit que s’inventent tous les renversements du monde. » 5
Nous sommes ainsi amenés à découvrir que « l’espérance n’est pas le contraire du désespoir, mais elle est sa traversée » 6, portée par une promesse, sur laquelle je reviendrai. C’est donc seulement dans la prise en compte lucide de la dureté du réel, que peuvent advenir des recommencements possibles. C’est dire qu’espérer n’est pas de l’ordre d’une tranquille assurance. C’est plutôt une « intranquillité », une espérance « quand même », une espérance « malgré tout ». A l’image d’Abraham dont l’apôtre Paul écrit qu’il « a espéré contre toute espérance ». 7
C’est en cela que l’espérance est toujours un défi, sauf à être, comme pour les faux-prophètes un déni ! En effet, elle ne méconnaît pas les obstacles de nos vies et de notre histoire. Elle n’évite pas l’affrontement au scandale du mal. C’est même là, au cœur du manque ou de la faille que, s’insinue l’espérance.
3.2 Assumer la finitude
Il importe donc de lever ce malentendu qui consiste à croire que l’espérance ne pourrait s’envisager, se manifester, se réaliser, que dans une pleine satisfaction. D’ailleurs, si l’humain se suffisait à lui-même, s’il était capable de pallier tous ses manques, de conjurer tous ses maux, l’espérance aurait-elle encore une raison d’être ? Puisque sa visée c’est justement d’accéder à une réalité dont on se sent privé.
L’idéologie consumériste des sociétés riches, leurs capacités et ambitions technologiques, ne contribue-t-elle pas, alors, à éteindre l’espérance ? On y est tellement plein de tout, et la dérive commerciale en ce temps de l’Avent et de Noël, nous le rappelle à l’envi. On y est tellement plein de tout et de nous-mêmes, que l’on ne désire plus rien, que l’on n’espère plus rien, parce que l’on n’a plus rien à espérer. Ou cela se réduit à de maigres espoirs matériels dont la seule finalité est de combler au plus vite les quelques besoins ou déficiences qui demeureraient encore.
L’espérance passe, au contraire, par la reconnaissance de nos limites, de nos fragilités, de nos imperfections, de notre finitude. Car contrairement à ce que la modernité lui a fait croire, l’être humain ne sait pas tout, il ne peut pas tout, il ne maîtrise pas tout, même quand il le prétend. Surtout quand il le prétend. Et que sa suffisance laisse alors au bord de la route des femmes et des hommes qui eux manquent de tout.
N’y a-t-il pas alors un impensé de notre société qui n’aurait plus d’espérance parce qu’elle vit dans l’illusion de sa toute-puissance, dans tous les domaines ?
3.3 Du besoin au désir
La psychanalyse nous a appris que le désir humain ne se loge pas dans le comblement des besoins. C’est même là qu’il s’éteint. C’est dans le manque, la frustration, que peut advenir une parole de désir, c’est-à-dire déjà une forme d’espérance.
Je vous livre cette petite histoire qui dit, au fond, la fécondité du manque : « Des parents avaient un enfant qui ne parlait pas, sans que médecins et psychologues ne trouvent d’explication. Le père et la mère s’étaient résolus à ce silence. Un jour, vers 16 ans, alors que tout le monde était à table, le garçon prononça très distinctement ces mots : « Passez-moi le sel, s’il vous plaît ». Bouleversés, les parents lui demandèrent pourquoi il était resté muet toutes ces années. Il répliqua : Jusque-là, tout était parfait !
Ainsi, c’est de l’incomplétude que naît une relation de parole, une parole de désir faisant place à l’altérité, faisant place à l’autre et à de l’autre dans sa vie.
Cette histoire d’enfant, cette parabole en rappelle une autre, celle dite du fils prodigue (Lc 15,11-32). On y voit que le besoin de tout consommer a conduit le fils à une vie littéralement « hors de sens » Le terme grec signifie, littéralement, sans espoir de salut, désespérante et désespérée. Il pense alors à ce père qui désormais n’est plus l’objet de son besoin, puisqu’il lui a déjà tout donné, toute sa part d’héritage matériel. Il se souvient de lui, maintenant, comme un sujet aimant et espérant qui seul peut permettre son retour dans le monde des vivants.
Cette parabole invite à découvrir plus avant, dans la Bible, le caractère paradoxal de l’espérance chrétienne. Je ne prétends pas être exhaustif. Je me limiterai à quelques éclairages.
3.4 Éclairages bibliques
En tout cas, lorsque l’on ouvre la Bible, ce qui frappe c’est que l’espérance y est toujours aussi une espérance « en dépit de… » En dépit du mal, en dépit du doute, en dépit du sentiment d’impuissance, en dépit de l’incrédulité, en dépit du découragement qui parfois nous habitent.
Je commence par le Premier Testament
Dans l’exode, l’espérance du peuple hébreu prend racine au temps de l’esclavage en Égypte et à travers l’aridité du désert. Certes, une espérance fragile, puisque le peuple, qui a faim et qui a soif, va être, à plusieurs reprises, tenté de renoncer à l’espérance de la terre promise, qu’il ne connaît pas, pour l’espoir dérisoire et tragique d’un retour à sa servitude égyptienne. Parce que là, au moins, reproche-t-il à Moïse, il mangeait à satiété. (Ex 16,3). La consommation toujours !
De même c’est au moment de l’exil et de la déportation à Babylone que le prophète Jérémie, contre les faux-prophètes, exhorte le peuple à garder confiance, à prendre les mesures nécessaires pour s’installer, pour durer et résister, lui rappelant, dans ce moment douloureux, la promesse de Dieu : « Je vais vous donner un avenir et une espérance ». (Jr 29,11)
On pourrait également citer les nombreux psaumes qui expriment l’espérance au creux même du malheur. Ainsi, mais il y en aurait tant d’autres, le Psaume 9,19 : « Non, le pauvre ne sera pas toujours oublié, ni l’espérance des malheureux à jamais perdue ».
Et puis bien sûr le personnage de Job, dont la figure appartient au patrimoine de l’humanité. Il est le témoin paradoxal de la révolte contre le mal inexplicable et de l’accueil confiant d’une espérance inexpliquée. « Quand j’espérais le bonheur, c’est le malheur qui survint. Je m’attendais à la lumière et la nuit est venue » (Jb 30, 26). Pourtant, confronté à l’énigme du mal, il finira par recevoir plus que ce qu’il avait espéré dans sa souffrance et sa révolte. En même temps, ce point est central et douloureux, il ne retrouvera pas les enfants qu’il a perdus. Ainsi la réponse à son attente « porte la marque, la cicatrice de la perte qu’il a traversée. C’est pourquoi, lors de la mort d’un être cher, demeure toujours l’inconsolable, qu’aucune espérance, même celle de la résurrection ne peut effacer.
On retrouve un même paradoxe dans de nombreux textes du Nouveau Testament.
-L’espérance y est d’abord révélée aux pauvres, aux malheureux, aux faibles. Non pour les enfermer dans le malheur, mais pour leur donner la force de résister. C’est tout le sens des Béatitudes où le « Heureux » retentit comme un appel aux pauvres, aux affamés, aux persécutés…à se mettre debout, « en marche », comme le traduit Chouraqui. Ces visages des petits renvoient, bien sûr, à celui du Christ, venu habiter la condition humaine afin de révéler l’espérance paradoxale de Dieu jusque dans l’humiliation d’un crucifié (Ph 2,1-11). Espérance « folle » et « scandaleuse », dira l’apôtre Paul (1 Co 1,23) dans laquelle il nous faut pourtant demeurer. Espérance paradoxale d’un Dieu qui partage les désespoirs et les abandons de l’humanité.
-Quand on lit les finales des évangiles, au matin de la résurrection, il y a toujours l’ombre portée de la croix. « Il fait encore sombre », écrit Jean et Marie « pleure ». Ailleurs les femmes ont peur, les disciples sont habités par le chagrin et les espoirs déçus, tourmentés par les questions, les doutes et l’incrédulité. Tous éprouvent la réalité douloureuse de l’absence. Il ne leur reste que le souvenir de l’attente passée. « Nous espérions qu’il allait délivrer Israël. » (Lc 24,21).
Ainsi, l’espérance chrétienne, n’évite pas l’affrontement au scandale du mal. Elle naît de la prise en compte du tragique de la condition humaine. Luther dira que le croyant est appelé à vivre dans un « désespoir confiant », exprimant, par cet étonnant oxymore, la nécessaire lucidité sur la réalité de l’humain, la réalité de l’histoire et la réalité du monde, la réalité telle qu’elle est. Mais aussi la promesse que Dieu qui donnera la force et la confiance de l’affronter, de la surmonter et de la transformer.
4. ESPÉRER, C’EST HABITER LE TEMPS DANS LA DUREE
Ce qui implique d’abord de vivre L’espérance comme une attente, ce à quoi nous invite précisément le temps de l’Avent.
4.1 L’espérance comme attente
Ce qui, il faut bien le reconnaître, n’est pas chose facile, car notre époque est gouvernée par une tyrannie de l’urgence. Une « accélération du temps » décrite par le philosophe Hartmut Rosa, qui engendre une impatience permanente. C’est tout et tout de suite, comme si on ne savait plus attendre !
Cette soif d’immédiateté, cette impatience de résultats, y compris d’ailleurs dans nos engagements, conduisent à négliger le temps dans sa durée. Le temps long des évolutions, des maturations, le temps de la patience et de la persévérance. L’investissement exclusif dans l’instant présent, empêche d’envisager un temps autre, différent de celui que l’on est en train de vivre. Et si l’on a une vision pour l’avenir, on craint qu’il ne soit très sombre pour les générations futures. Alors on préfère ne pas le voir, le regarder en face ! Les perspectives en sont, souvent, si effrayantes, qu’elles enfoncent dans la peur et la désespérance, plus qu’elles ne mobilisent de manière dynamique pour l’action.
Du coup, notre société semble ne plus attendre, ni un temps autre, ni un autre temps. Comme si l’avenir n’était plus porteur d’un possible à désirer, à imaginer, à construire. Je me souviens, comme un symbole, de cette banderole des Gilets jaunes, restée encore très longtemps après accrochée sur un rond-point, près de mon village, et sur laquelle était écrit ce bout de phrase : « notre futur n’a pas d’avenir ». N’y a-t-il pas derrière ce propos désenchanté et désabusé, le reflet d’une terrible désespérance ? Le mot d’ordre, aujourd’hui, semble être, souvent, « on n’attend plus rien », sinon le pire. Or ne plus rien attendre, c’est renoncer à espérer. Car l’espérance a à voir avec l’attente, c’est même attendre l’inespéré.
Il est intéressant de noter qu’en hébreu biblique comme dans d’autres langues (l’espagnol par exemple, un des verbes traduit par espérer signifie aussi attendre. De surcroît, la racine hébraïque de ce verbe c’est le mot cordon, c’est le fil, c’est le lien, qui sert à attacher, à rattacher. Cela signifie que cette attente qu’est l’espérance, en tout cas l’espérance chrétienne, n’est pas une simple éventualité, une attente flottante et passive, une attente incertaine et sans but. Mais elle est accrochée à une promesse.
4.2 Une promesse certaine
Une promesse à laquelle on est lié, en laquelle on croit, et qui nous tourne vers ce qui est encore à venir et que l’on attend avec confiance. Même si cela paraît impossible, même si on ne peut encore le voir, ni le concevoir. D’ailleurs, écrit l’apôtre Paul « Voir ce que l’on espère, ce n’est plus espérer ; ce qu’on voit peut-on l’espérer encore ? Mais si nous ne voyons pas ce que nous espérons, nous l’attendons avec persévérance. » (Rm 8,24-25)
On voit ici se dessiner une différence (s’il faut en faire une) entre « espoir » et « espérance ». Puisqu’en français, le verbe espérer nous a laissé ce double héritage.
-L’espoir imagine son objet et veut le voir de manière précise, il veut l’atteindre, le posséder, de façon certaine, tangible et définitive. C’est pourquoi l’espoir disparaît avec sa réalisation, comme dans son échec.
Alors que l’espérance nous tire toujours au-delà de ce que nous pouvons imaginer. Elle est la force créatrice et inassouvie d’un projet qui dépasse notre seul horizon, mais dont on a la ferme assurance. Un projet sur lequel on ne peut mettre la main et qui pourra même trouver un accomplissement autre que ce que l’on aurait envisagé
On peut ainsi penser à la rencontre de Jésus avec l’aveugle Bartimée (Mc 10,46-52) qui se termine par ces mots de Jésus « Va, ta foi t’a sauvé ». Bartimée voulait retrouver la vue et il l’obtient, c’était son espoir. Mais c’est aussi la vie que Jésus lui donne, la vie nouvelle du salut, un don inespéré. « Va, ta foi t’a sauvé ».
Ainsi, à la différence de l’espoir, l’espérance, elle, ne repose sur aucune maîtrise concernant sa réalisation précise Pour reprendre la belle expression de Frédéric Boyer, « espérer c’est recevoir sans posséder ». 8 Et ce que nous recevons n’est pas un résultat achevé sur lequel mettre la main. C’est une promesse. « L’espérance est fille de la promesse », écrit le théologien Paolo Ricca. Une promesse qui est « le moteur de l’espérance ». « Espérer, écrit-il encore, c’est partir vers un ailleurs promis. On ne s’accommode plus de la réalité. On la met en question, au nom de l’espérance, on veut la dépasser. Espérer, c’est aller au-delà, c’est franchir le seuil de ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas encore ». 9 Ainsi la promesse nous tire vers un ailleurs, une autrement, un à venir.
On peut illustrer cela de manière concrète en évoquant nos expériences de physique au lycée. Quand on posait de la limaille de fer sur une feuille de papier et qu’on lui faisait dessiner des formes étonnantes, aléatoires ou voulues, grâce à la force invisible d’un aimant glissé sous la feuille. Ainsi en est-il de la promesse d’un Dieu aimant qui « aimante » notre présent, qui l’oriente, le transforme et permet de le vivre autrement, dès maintenant.
C’est pourquoi la foi et la confiance en la promesse appellent, celles et ceux qui la reçoivent, à poser, dès maintenant, les signes de ce qui est encore à venir, aujourd’hui indéfinissable, mais qui transforment déjà la réalité présente.
4.3 Espérer c’est inscrire l’avenir dans le présent
Car contrairement à une idée reçue, le temps de l’espérance n’est pas seulement le futur. C’est aussi et déjà le présent. Loin d’être une fuite illusoire de la réalité, l’espérance mobilise ici et maintenant pour des engagements qui inscrivent l’inespéré dans les aridités et les blessures du présent.
C’est le sens, dans la Bible, des actes de Jésus, notamment ses miracles. Il est appelé par des êtres humains dans la détresse, aux prises avec des expériences de privation : la faim, la maladie, le rejet social, la peur de la mort… Ainsi le premier geste de l’espérance c’est l’appel de celle ou celui qui souffre. L’appel vers Dieu qu’est la prière. L’appel vers le prochain pour qu’il s’approche. Et Jésus répond à ces appels, à ces cris de souffrance.
Autant de situations auxquelles nous-mêmes sommes aussi confrontés, dans nos engagements au service du prochain. Nos actes sont alors des manifestations concrètes de l’espérance. Même les plus modestes, même s’ils nous semblent peu efficaces ou sans espoir à vue humaine. Ils sont des signes de ce qui est encore à venir. Des signes de ce « mieux encore, comme dit l’épître aux Hébreux, ce mieux encore, que Dieu a préparé pour nous » (Hb 11,40). Ils manifestent que l’espérance dernière bouleverse dès maintenant les conditions de l’existence présente. Ils témoignent que rien, désormais, n’est irrévocable, c’est-à-dire ce qui, littéralement, ne peut plus être appelé, appelé à la vie.
De tels signes concrets d’espérance ne sautent pas toujours aux yeux. Et pourtant, ils existent, ces miracles du quotidien, mais trop souvent enfouis dans le silence ou l’indifférence. Notamment ceux des médias qui préfèrent le buzz désespérant des mauvaises nouvelles. Il importe alors de les discerner, ces miracles qui font tant de bien, de les faire connaître et d’en témoigner pour rendre contagieuse l’espérance, pour attester que désormais, à cause de la promesse de Dieu, rien n’est irrévocable.
J’ajoute que cette promesse ne concerne pas que l’individu. L’espérance a aussi une dimension collective, elle concerne l’humanité, la création tout entière, notre société. C’est dire que nos gestes d’espérance peuvent avoir aussi une dimension, un impact sociétal, écologique et même politique. On pourrait encore convoquer ici bien des textes de la Bible. Je pense à l’épître de Pierre : « Nous attendons, selon la promesse, des cieux nouveaux et une terre nouvelle ou la justice habitera » (2 Pi 3,13). Cette attente confiante d’un autre temps, peut faire déjà de cette vie un temps autre.
Par conséquent, l’espérance a fondamentalement à voir avec l’altérité, actuellement si malmenée, voire oubliée dans notre société. Or on ne peut espérer sans le souci de l’autre. Sans la volonté de vivre avec les autres. Sans l’envie d’un autre monde à construire. Sans le désir d’un autre à venir. Sans la foi en une promesse tout-autre qui nous dépasse et nous déplace. C’est dire qu’il ne peut y avoir d’espérance sans spiritualité. Sans ce travail de l’esprit qui est une ressource essentielle, voire indispensable, pour « oser l’espérance » et redonner du souffle à nos vies essoufflées.
OUVERTURE
Alors, pour ne pas conclure, je partage un questionnement. La crise de l’espérance ne serait-elle pas, en plus de tous les autres facteurs évoqués et ceux que j’ai oubliés, l’expression, dans notre société, d’une profonde crise spirituelle. Je partage le constat et les mots du philosophe soufiste Abdennour Bidar, appelant à « résister à toutes les forces qui condamnent l’être humain à une existence sans aucune verticalité. » C’est-à-dire sans altérité, on pourrait dire aussi sans transcendance.
En effet, la spiritualité, à travers ses différentes formes, dont les religions n’ont pas le monopole, constitue pour chaque être humain et pour la société tout entière, une promesse d’altérité qui ouvre à l’espérance. La promesse que la vie ne consiste pas seulement à s’adapter, à se conformer, à accepter et parfois à subir. Pour reprendre l’expression du philosophe agnostique François Julien 10, la spiritualité nous « dé-coïncide » du réel. Elle nous déloge de nos habitudes, de nos conforts, de nos conformismes, de nos enfermements, elle brise les fatalités, et suscite de nouveaux possibles. Elle est la source d’une force intérieure qui permet de tenir debout et de résister quand tout vacille à l’extérieur.
Aujourd’hui effacée dans notre monde sécularisé, la spiritualité est pourtant une dimension constitutive de l’humain. Elle ne saurait donc être enfouie ou refoulée. Car lorsqu’elle l’est, elle revient souvent de la pire manière. Alors qu’elle permet au contraire un travail de dépassement de la réalité telle qu’elle est. En cela la spiritualité est facteur et vecteur de l’espérance. Elle ouvre l’individu aux autres, à de l’autre dans sa vie, à cet Autre que nous nommons Dieu.
C’est pourquoi, une tâche essentielle des Églises, de notre Église, comme de notre diaconie, est de contribuer, à partir de ses ressources propres et spécifiques (j’ai parlé de la prière), à restaurer et nourrir, en chaque être humain et dans la société, une vie spirituelle.
Pour nous y encourager, je vous livre encore ces belles lignes, riches en spiritualité, de Paolo Ricca : « Il ne faut pas craindre de trop espérer, il faut craindre uniquement d’espérer trop peu. L’espérance est un long chemin, long comme notre vie, plus long que notre vie. On n’a jamais fini d’espérer, non pas parce qu’on ne reçoit jamais ce qu’on espère, mais parce qu’il y a toujours quelqu’un pour qui et avec qui espérer. » 11
Michel Bertrand
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